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le CV (de mon oeil)

“la parenthèse”

Quand j’étais petit, je voulais être myope.

Vers cinq six ans, je me plains auprès de ma mère de troubles visuels indéfinissables : je voyais mal, j’avais mal aux yeux, quelque chose comme ça. Ma mère m’emmena de suite chez un spécialiste qui me déclara sain de vue. J’en fus fort déçu. Je lui avoua au docteur que mon frère avait depuis peu un magnifique appareil dentaire et que je voulais moi aussi une prothèse. N’importe quoi mais une prothèse. Quelque chose de plus que moi. Un caprice et une jalousie de cadet. Pas si simple. Je focalisais déjà ma demande prothétique sur des lunettes, c’était ça que je voulais : être myope et porter des lunettes.

J’avais déjà à mon compteur un léger défaut, une coquetterie disait-on, qu’un instituteur remarqua. Il voulut s’attaquer au problème et me fit monter sur l’estrade de la classe pour me faire faire des exercices sensés corriger la petite déviation de mon œil gauche. Mon strabisme. Un très léger strabisme. Un peu louche. A chaque début de classe, j’étais face à lui sur l’estrade, ses deux doigts en face des mes deux yeux et il les faisaient aller ses deux doigts, parallèlement, de gauche à droite et de droite à gauche. Tous les jours la classe silencieuse regardait ça et moi j’essayais de suivre. Ça, tous les jours, tous les matins, pendant un an. Ça n’a pas bien marché.

Un autre indice de ma déficience oculaire aurait dû alerter les miens : j’étais incapable, même avec une règle, de tracer une ligne droite sur une feuille. L’institutrice souligna le handicap à ma mère qui ne vit pas la nécessité de consulter un spécialiste des lignes droites. Et mon père qui disait toujours de lui qu’il avait « le compas dans l’œil » et moi les lignes droites je ne pouvais pas, même pas avec une règle. J’y arrivais même pas.

1969 – 1979

Rien. Je vois, ni plus, ni moins, et j’oublie mon désir de myopie.

1979 ou 1980

Eté 79 ou 80. J’étais parti avec mon meilleur ami d’enfance pour une semaine de vacances dans une belle île. De belles vacances aussi. Au retour, nous étions en gare de Nantes assis par terre sur nos sacs à dos. Mon ami, plus affalé que moi à ce moment là, me demanda de vérifier sur le panneau d’affichage l’heure de départ et le numéro du quai du train que nous devions prendre pour revenir sur Paris. Et rien, j’y voyais rien. Le panneau était à une vingtaine de mètres. Tout flou. Les lumières enveloppaient et infusaient toutes les informations écrites. Je le dis immédiatement à mon ami qui ne trouva aucune explication à ce flou d’un coup qui me tombait dessus. D’un coup. Je ne l’ai pas vu venir. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je suis devenu myope sans m’en rendre compte. J’avais alors totalement oublié mon désir de myope de gosse. Une myopie tardive, c’est assez rare, tous les myopes tardifs vous le diront : à trop lire, à trop travailler, ce sont des choses qui peuvent arriver. Beaucoup s’en plaignent, j’en fus ravi, mais il me fallut un certain temps pour admettre que cette fois c’était dans la poche : je devenais myope.

Au fait, parce que j’aime bien les faits, nous étions en vacances à l’ile d’Yeu. Je ne sais plus s’il faut mettre un « x » ou pas à la fin de « Yeu ». Je ne crois pas. J’aurais aimé qu’il y en eût un, un ou plusieurs même. Mes îles d’yeux. Cela m’aurait plu. Je me suis souvenu de ce hasard topographique plus de 20 ans après ces vacances de rêves. En 2001. En remontant le fil de mon œil.

Je mis un certain temps pour consulter un ophtalmo et restais quelques semaines dans le flou, sans doute avais-je déjà du mal à passer à l’acte, et puis il y a certains avantages à voir flou. Et puis, on ne se décide pas, comme ça, à porter des lunettes. Du jour au lendemain. Arrivé dans la salle d’attente, j’avais peur que l’ophtalmo n’y voit qu’une crise de surmenage, trop de lectures, trop d’études, trop de choses pas pour moi, je craignais en fait que ne se répète ma visite d’enfance avec ce « tout va bien !» qui vous casse vos rêves de myope! Moi, je voulais une myopie qui dure. Même si j’avais entendu dire qu’après quarante ans elle se corrigeait « automatiquement ». Par convergence. On commence par ne plus voir de loin, on finit par ne plus voir de près, tout s’annule et on devient normal. Non, moi je voulais en prendre au moins pour vingt ans.

Je vis alors mon premier panneau d’ophtalmo, un vrai, pas ceux des écoles, un panneau pour les vrais malades, des yeux. Je ne vis rien des plus petites lettres et très mal les moyennes. Les grosses nettes bien nettes. Mais j’avais un réel problème. Il me déclara même « myope astigmate ». Pour l’ignorant que j’étais, ce diagnostic fut déconcertant. Myope, c’était entendu, mais « astigmate » ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Astigmate ! J’ai soudain eu l’impression d’un coup du destin, que j’allais être marqué à vie par ma myopie. Pour éviter de paniquer (encore), j’associais ce mot à ma faiblesse oculomusculaire de l’œil gauche. L’ophtalmo me donna mon ordonnance avec «–1,10» à chaque œil. Flou mais équilibré.

J’ai enfin pu m’acheter ma première paire de lunettes. J’habitais alors dans le Quartier Latin. J’avais déjà fait des repérages d’opticiens. Pour le commun des mortels, les opticiens sont des boutiques invisibles, sans intérêt. Et moi, d’un coup, j’en voyais partout. Et des milliers de montures, c’est pire que d’acheter des chaussures. Je jetais mon dévolu sur une lunetterie du Boulevard Saint Michel à laquelle je devais rester fidèle toute la durée de mes études. Mes études à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Sciences Po pour faire court, de Paris, pour rallonger, je choisis donc des lunettes de Sciences Po de Paris. Des lunettes sérieuses pour cette école sérieuse parfois ennuyeuse mais dite prestigieuse. Et j’en ai joué de mes lunettes pendant toutes ces études. Très efficace pour les exposés oraux, le dernier surtout, le décisif, autrement appelé Le Grand O : je pose, je chausse, je problématise, je pose, je chausse, je synthétise, je pose, je chausse et je conclue. Ca dans toutes les matières et je suis sorti au bon format. Net et diplômé.

Je l’ouvre : (Je n’ai jamais rien compris à ce que signifie la numérologie ophtalmologique. Et je ne suis pas le seul. On vous dit par exemple que vous avez «– 1,25 », ou plus, ou moins, d’accord, mais sans jamais vous dire qu’elle est l’échelle, le point zéro, si c’est beaucoup ou pas. Cela devrait être 10 le point zéro, puisque les normaux ont 10/10, alors « –1,25 » c’est beaucoup en moins, alors qu’avec ça on vous dit que vous n’avez qu’une « petite » myopie. Comme si c’étaient de simples petits chiffres qui devaient déterminer notre sensation plus ou moins forte de voir flou plus ou moins. Les ophtalmo ne sont pas clairs. C’est un langage d’initiés. On ne nous dit pas non plus si « +20 » ou « +60 » ou plus encore que sais-je, si toutes ces hauteurs là, ça existe ou pas. Des gens comme ça. Des gens qui voient plus que plus. Est-ce que ça existent ? Et jusqu’où ça va ? Et jusqu’où ça peut descendre aussi ? Ou monter ? « De pire en pire » m’a-t-on dit pour la myopie et un jour ça se stabilise. Le flou en reste là. On ne sait jamais quand. Je démarrais donc une chute visuelle qui allait me conduire je ne sais où et je rentrais dans un autre monde avec des confrères et des consœurs qui se posent parfois aux détours d’une conversation la même question : « Et toi, t’as combien ? ». C’est toujours « moins » quelque chose, mais comme à peu près personne ne sait très bien ce que veulent dire ces foutus chiffres, on finit par s’échanger nos prothèses. Pour voir. « Oh ! mais toi tu n’as presque rien ! » J’ai beaucoup entendu cela au début de ma myopie, quand je n’étais que légèrement myope, ce sous-entendu que j’aurais pu ne pas porter de lunettes, que j’exagérais, que c’était juste par coquetterie. On disait peu look à l‘époque. Je leur répondais alors systématiquement que je ne supportais pas de voir flou. Que cela me paniquait. J’étais légèrement myope au début, c’est vrai, mais myope quand même. Maintenant, quand je passe mes lunettes à des 10/10 ou à des plus petits myopes que moi, on me dit : « oh ! Putain… », sous entendu, je suis vraiment myope) et je la ferme. La parenthèse.

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